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Le centre de tri postal de Nancy
une oeuvre architecturale majeure des Trente Glorieuses mise en concours
(Claude Prouvé, 1970 - Marc Barani, 2009)
novembre 2007

Analyse architecturale du Centre de tri postal de Nancy, œuvre des architectes Prouvé - André (1970) et des résultats du concours de 2007 pour sa transformation en Centre des congrès

 

La question de l’architecture des Trente Glorieuses

L’architecture et l’urbanisme des Trente Glorieuses représentent un corpus très important en terme de quantité. C’est une page de l’histoire architecturale encore très mal connue d’où il est parfois malaisé d’extraire la qualité mais qui commence à faire l’objet d’études spécifiques par les historiens.

Cette époque, qui constitue à ce jour une grande partie du socle théorique de l’enseignement et de la pratique architecturale, est cependant extrêmement fragile car très stigmatisée en terme d’image, de style, et parfois même porteuse de nombreux maux sociaux.

Depuis maintenant plusieurs années, le ministère de la culture et de la communication inscrit dans ses orientations stratégiques la question de la connaissance et de la conservation de l’architecture du XXème siècle. En 2000, la création du label XXème sous l’impulsion de François Barré, directeur de l’architecture et du patrimoine, a permis d’identifier certains des édifices majeurs de cette période et d’amorcer un travail de reconnaissance.


 

Le Centre de Tri postal de Nancy, fondements architecturaux et urbains

La valeur architecturale du Centre de Tri postal réalisé par Claude Prouvé et Jacques André en 1970 repose, comme toute architecture, sur différents concepts de composition particulièrement bien exploités. Parmi ces concepts, on peut en évoquer plusieurs qui relèvent des poncifs du Mouvement Moderne architectural et qui, étant très justement travaillés, génèrent un édifice d’une composition particulièrement équilibrée et d’une signification sans équivoque.

Il s’agit en premier lieux du rapport enveloppe-structure. Le Tri postal présente un rapport très clair d’autonomie entre sa structure, faite de poteaux et de poutres en béton, invisible de l’extérieur et son enveloppe non structurelle qui prend la forme d’un mur rideau et se développe uniformément sur toutes les façades.

Autre poncif bien exploité dans le Tri postal : le rapport fonction-forme. La forme de l’édifice résulte en grande partie de la seule expression des fonctions qu’il accueille. Ainsi en est-il des deux voûtes en berceau qui reçoivent les trains de courriers, des tours escaliers ou encore des quatre cylindres-toboggans en aluminium. A ce titre, le rôle des tours escaliers est particulièrement important : d’une part la résolution formelle choisie par les architectes exprime particulièrement bien l’idée de circulation verticale (cannelures verticales dans le béton banché obtenues grâce à un coffrage glissant), d’autre part ces monolithes agissent comme un contreventement de l’ensemble des planchers.

Ensuite, le rapport espace servant-espace servi, plus particulièrement explicité par l’architecte Louis Kahn. L’espace servi est composé de vastes plateaux en plan libre, sans cloisonnement, qui permettent une grande flexibilité d’usage. L’espace servant comme les circulations verticales est rejeté à l’extérieur de l’édifice et génère une série de contrepoints formels dans la composition générale de l’édifice. Ainsi espace servant et servi sont clairement identifiables dans la composition architecturale.

Enfin, plus particulièrement ici, à Nancy, le rapport entre l’architecture et le paysage urbain. Outre le fait que le Tri postal agit aujourd’hui comme point focal de l’ensemble du paysage urbain et qu’il se donne à lire particulièrement bien depuis le viaduc Kennedy, plusieurs éléments de sa composition entrent en résonance de manière subtile avec l’environnement. Ainsi en est-il par exemple de sa façade nord qui, par sa proportion verticale, clôt avec élégance la perspective de la rue Mazagran tout en annonçant l’inflexion du boulevard Joffre. La tour escalier située à l’angle nord-est, le long du même boulevard est peut-être un des éléments les plus forts de ce projet : son déhanchement révèle l’imbrication des deux géométries principales du site (la trace des anciennes fortifications reprise par l’escalier et celle des voies ferrées reprise par les ascenseurs) et signale l’entrée de l’édifice. Dans ce système architectural pertinent, seule la façade est située dans l’axe de la rue Saint-Thiebaut apparaît hors d’échelle dans l’espace urbain. L’insertion d’un volume secondaire en premier plan permettrait vraisemblablement de traiter ce problème. Toutefois cette option ne serait possible que si le projet urbain conservait la géométrie actuelle du boulevard Joffre qui est fondée sur l’histoire.

La force de ses différents traits de caractère fait du Tri postal de Nancy une architecture particulièrement révélatrice du Mouvement Moderne, et apparaît aujourd’hui comme un condensé didactique des enseignements reçus par beaucoup des architectes après la suppression des beaux arts, et qui sont actuellement en exercice.


 

L’analyse et jugement des propositions architecturales du concours de 2007

Au regard de cette valeur architecturale et urbaine, l’analyse à suivre des différentes réponses au concours de transformation architecturale repose sur plusieurs critères. Ils visent à élaborer un jugement pertinent et objectif de chacun des cinq propositions architecturales présentées. Il s’agit de la compréhension et respect des fondements architecturaux et urbains du Tri postal ; de la pertinence des mutations et évolutions architecturales proposées ; de la qualité de l’articulation instaurée entre l’existant et le projet; dialectique entre les architectures ; et enfin de l’identité et image du nouveau paysage urbain généré par le nouvel ensemble que forment le Tri et son extension.


 

Marc Barani, variation sur l'épiderme (projet lauréat)

Ce projet s’organise suivant un parti architectural en « nef ». C’est à dire qu’il vient insérer un volume sensiblement allongé et parallèle entre le Tri postal et les voies ferrées. Ce parti procède de la logique de composition du site (géométrie linéaire du site induite par les anciennes fortifications et les voies ferrées) qui est reprise dans la composition du Tri.

Les fondements architecturaux et urbains du Tri postal sont bien appréhendés. Dans sa note de présentation, Barani parle de « transformations mesurées mais radicales ». Ces transformations s’appliquent en partie à des éléments fondamentaux du Tri comme par exemple l’enveloppe en profil Eiffel. L’architecte développe un langage subtile et complexe autour de cette question d’épiderme, comme une marque de fabrique de la nouvelle œuvre architecturale. En remplaçant le remplissage entre chaque profil par un simple vitrage, il participe à renforcer la prégnance de l’enveloppe si caractéristique conçue par les architectes Prouvé – André en 1970. Mieux encore, dans le volume en extension, si Barani imagine un épiderme différent, il se laisse néanmoins influencer par l’architecture pré-existante comme par exemple les angles de façade arrondis, si caractéristique des années 70. Ici le rapport structure-enveloppe, un des concepts fondamentaux du Tri postal, est porté à un haut niveau.

En terme de paysage urbain, ce projet sacrifie l’identité paysagère du Tri côté voies ferrées pour en refabriquer une autre. D’une part, il développe un nouveau bâtiment qui laisse émerger le dernier niveau du Tri postal, d’autre part la valeur iconique des toboggans est judicieusement remplacée par une double façade phonique en petits panneaux de verres. Le projet propose une nouvelle « vitrine » architecturale pour l’agglomération : la composition lisible est faite de collages et multiplie les matériaux pour recréer une image complexe, riche et forte.


 

Yves Lion, le nuage mordoré

Ce projet s’organise aussi suivant un parti architectural en « nef ». Ici, les fondements architecturaux du Tri postal sont parfaitement compris et respectés. L'ensemble de l’édifice est ainsi conservé et trouve une réutilisation dans le cadre du projet de palais des congrès. Les mutations opérées sont pertinentes comme, par exemple, la création du grand atrium intérieur qui agit comme un révélateur de l’édifice ou encore le respect de la structure du mur rideau dans ce qu'elle a d'essentiel, à savoir les profilés Eiffel.

L'interface entre le Tri et l'extension est traitée par un vaste espace linéaire entre deux. Cette mise à distance respective génère une tension intéressante entre les deux architectures qui ont chacune une identité bien marquée. Cette interface, par ses dimensions, devient comme un troisième édifice à ciel ouvert, résultante en creux des deux autres. Il pourra être vécu par les usagers, soit par des cadrages de vues lors des parcours intérieurs, soit par la création de connexions reliant les deux édifices.

La prédominance du Tri postal dans le paysage urbain disparaît en partie derrière ce nouvel édifice au profit d’une nouvelle architecture dont l’image est forte et paraît capable de donner une autre identité au site tout en composant avec le tri. Son formalisme peut paraître un peu simpliste mais il résulte bien d'une adaptation subtile au contexte architectural et urbain. Son caractère unitaire fait de déformations et de pliures agit tel un révélateur de la rigueur fonctionnaliste du Tri postal. L'épiderme de ce nouvel édifice, à l’instar de celui du Tri, joue un rôle prépondérant dans la définition de son identité architecturale.

Le concept de ce projet est fort et l’image qui en résulte est osée. Celle-ci agit comme un révélateur du Tri postal et inversement. S’agissant de réaliser un équipement majeur pour l’agglomération, l’image qu’il génère quasi iconique, liée à l’arrivée du TGV Est à Nancy, pourrait acquérir une résonance nationale. Ce projet suppose de prendre une part de risque inhérente à l’innovation architecturale.


 

Carlos Ferrater, le Tri postal

Ce projet s'organise encore suivant un parti architectural en « nef ». Les fondements architecturaux du Tri postal sont bien compris et particulièrement bien réutilisés voire même réinterprétés. Ferrater insère l’essentiel des fonctions du programme du centre des congrès dans l’édifice existant (auditoriums, restaurants...), seule la zone d’exposition étant rejetée à l’extérieur de l’édifice pré-existant. Le candidat rentabilise en quelques sorte l’effort de conservation du Tri postal. Si le projet reste très respectueux de l’édifice, il s'autorise néanmoins quelques mutations dont certaines sont particulièrement ingénieuses comme par exemple la transformation des toboggans en ascenseurs panoramiques (même forme, même fonction, seul le matériau change).

L’interface dessinée entre le Tri postal et l’extension est très pertinente : elle prend la forme d’une longue nef vitrée qui organise la distribution horizontale et permet la découverte de l’une et l'autre des architectures. L'organisation et la lisibilité du projet est ainsi évidente.

Le paysage urbain est préservé puisqu’il est le architecte à proposer une extension très basse laissant émerger les deux tiers du Tri postal. Cette extension intervient dès lors comme un véritable socle urbain pour le Tri postal, socle déjà évoqué par les deux voûtes qui recevaient les trains de courriers. L’architecture proposée par l’architecte espagnol est sobre et d’un « relatif anonymat ». Son identité très subtile repose sur sa structure qui, par la taille et la répétition, est magnifiée.


 

Joao Luis Carrilho da Graça, la nature morte

Ce projet s’organise suivant un parti architectural différent des trois premiers et que l’on pourrait nommer en « cour ». Les dispositions du projet visent à créer un espace urbain fermé sur trois côtés ce qui est a priori en contradiction avec le site où dominent d'une part une logique linéaire (voies ferrées) et d’autre part un jeu de volumes autonomes reliés par l'espace public. Toutefois, l'architecte adapte ce concept en proposant un espace de grandes dimensions qui prend la valeur d’une place. De part son positionnement en hauteur et en vis à vis avec le viaduc Kennedy, cette place a les potentialités pour organiser un retournement de l’espace public au delà des voies ferrées.

Les fondements architecturaux du Tri postal sont plus difficiles à identifier et peu respectés par ce projet. Les fonctions-formes externes sont en grande partie supprimées. L’escalier Nord-est par exemple disparaît, quoiqu’il joue par sa géométrie désaxée le rôle de révélateur de l’histoire urbaine de ce site. Le mur rideau est réinterprété mais le sort des profilés Eiffel est incertain; sont-ils conservés ou non ? Il en résulte une perte de sens pour l’édifice préexistant.

Cependant, la restructuration du paysage urbain que propose Carrilho da Graça semble intéressante, originale, et permet de mettre en valeur la façade du Tri postal donnant sur les voies ferrées. Cette nouvelle image urbaine intègre le Tri à un jeu de trois volumes autonomes aux fonctions claires réunis par un socle commun, dans une subtile confrontation de langages architecturaux. Ce projet constitué d’un socle et d’émergences reprend ainsi un principe que l’on retrouve sur d’autres édifices du quartier. Le principe d’un jeu de scène entre ces trois volumes est particulièrement subtil. C’est l’image de la nature morte. Toutefois la résolution proposée pour le socle paraît délicate par rapport au Tri postal : l’effet de corsetage que subit le Tri à sa base perturbe fortement sa lecture, surtout sur les façades nord et sud.

Le travail d’articulation et de dialectique entre l’existant et le projet est une composante essentielle et réussie de ce projet. Les différents volumes se frôlent sans jamais se toucher créant ainsi une tension architecturale intéressante. Enfin l’architecte met en scène de manière quasi théâtrale la façade du Tri grâce à de grandes loggias urbaines qui regardent le Tri.


 

Vincen Cornu, le sauvage apprivoisé

Ce projet obéit aussi à un parti architectural en « cour ». Le projet paraît assez éloigné des fondements architecturaux du Tri postal. Cornu l’annonce par ailleurs dans son discours : « le Tri postal est une carcasse existante pour faire avec moins d’argent un meilleur projet ». Cette position radicale l’oriente vers une conservation alibi d’où disparaît, sans pour autant être réinterprété, tout ce qui fonde l’identité de l’édifice. Au delà de ce constat, c’est le processus même du projet qui aboutit à une distorsion complète du Tri postal pour en faire un immeuble classique sur cour, axé sur la rue Saint-Thiebaut et fermé par une grille d’inspiration XVIIIème siècle. Le résultat fait penser à l’image du sauvage apprivoisé.

Le travail d’articulation et de dialectique entre l'existant et le projet laisse place à une logique de fusion. Le candidat propose de supprimer les façades d'origines pour déployer une seule et même enveloppe sur l'ensemble de la nouvelle composition, ce qui a pour effet d’intégrer le Tri postal dans sa nouvelle composition. Les coutures entre les édifices ainsi volontairement masquées : on voit par exemple un mur pignon venir en applique directement sur la façade du Tri postal.

Le paysage urbain disparaît au profit d'une nouvelle composition, une nouvelle œuvre architecturale. Cette proposition fait penser en quelque sorte aux projets d’embellissements de la tour Eiffel élaborés au lendemain de l’exposition universelle de 1889 pour l’intégrer au paysage parisien.


 

RCR, la demoiselle au miroir

Ce dernier projet s’organise suivant un parti architectural en « nef ». RCR a fait le choix de venir insérer son édifice au niveau du pont des Fusillés soit en dehors du site proposé dans le cadre du concours.

Ce parti architectural et urbain, quasi hors-sujet, peut être interprété comme une position manifeste par laquelle le candidat nous renvoie à plusieurs questions, comme la valeur paysagère du Tri postal qu’il analyse comme étant intouchable, ou encore l’adéquation difficile entre l’édifice et le programme proposé.

Lorenzo Diez

novembre 2007