Autoroutes de l'information
et supermarché de l'architecture
une visite critique du musée des monuments français

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Afin de parachever ma formation d’architecte, je visite le musée des Monuments Français au Trocadéro.

Quelle n’est pas ma surprise quand, une fois là-bas, j’aperçois au fond d’une première salle le tympan de Vézelay. « Etrange me dis-je, à Paris, Vézelay ? ». Enfin, je m’approche pour le saluer comme je le fais habituellement... « Toc ! » fait-il. « Mais il est creux ce tympan ! Un musée de moulages ? Mon Dieu ! »

Je me ressaisis et je continue ma visite. J’aperçois sur le côté le jubé de la cathédrale de Limoges. J’y entre, pensant me retrouver dans le choeur... Damned, je suis en fait dans la cour de l’hôtel Jacques-Coeur...grandeur nature ! Je tente de revenir sur mes pas. Plus de jubé, mais une porte de Villefranche-sur-Rouergue ; à droite alors, pire : un calvaire breton… J’éclate de rire : « Ma parole, mais c'est un « internet » de l’architecture ce musée ! j’y suis comme devant mon ordinateur, hors du temps et de l’espace, à Reims et à Beauvais en même temps ! »

Allez ! ça suffit, je ressors, passant sous une dernière brochette de portails de cathédrales.

 

Si nous faisons un saut en arrière pour nous replacer dans le contexte de la fin du XIXème siècle, ce musée correspond bien à une approche spécifique du patrimoine architectural, fortement marquée par la personnalité d'Eugène Viollet-le-Duc. Après une courte existence pendant la révolution c’est en effet lui qui aidera à sa réouverture en 1882 sous le nom évocateur de Musée de sculpture comparée. La collection ne sera plus constituée d'originaux mais de moulages qui permettront d’avoir une vision globale du patrimoine architectural national.

 

Personnellement, cette visite m’a confirmé qu’un musée de l’architecture est une chose impossible. Arracher un édifice de son contexte plus qu'organique lui enlève toute sa validité sociale, culturelle, technique, écologique et artistique : le tympan de Vézelay se devine dans la pénombre du narthex roman qui le met en scène et cela après avoir gravi la colline. Un tel musée ne peut être valide que s’il tient le rôle de dictionnaire historique, de recueil d'informations. Il ne nous dispensera jamais de la démarche qui fait de nous des voyageurs à la recherche de connaissances ; de cet instant singulier où une personne rencontre un monument d’architecture ; de la lente sédimentation de ces connaissances qui permettent de recomposer en soi une histoire.

 

Plus généralement, ce « supermarché de l’architecture » m’amène à m’interroger sur la manière de communiquer ; sur les « autoroutes de l'informations » : ces écrans pas plus grands qu’une feuille de papier où l’on peut concentrer les informations du monde entier et qui nous affranchissent de toutes démarches humaines. Ne parait-il pas inquiétant que de simple bases de données elles soient devenues, pour beaucoup, lieux de vie...virtuelle ?

Lorenzo Diez

juin 1995